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Avenir de l’Université de Genève : une autonomie très sélective mis en ligne le 2 août 2006 Le gouvernement
genevois a nommé le 26 juillet une commission externe sur la gouvernance de
l’Université pour faire face à ce qu’il est désormais convenu de nommer la
« crise » de cette institution. Cette commission a été
chargée d’élaborer l’avant-projet d’une nouvelle loi cantonale sur
l’Université, avec pour mission officielle de remédier à des problèmes de gestion récemment mis en évidence par quelques irrégularités liées principalement à des notes de frais. D'entrée, la composition de
cette commission a de quoi surprendre quiconque est soucieux du bon
fonctionnement et de la crédibilité de l’institution universitaire et a une
idée des problèmes précis qui s’y trament. Si les quinze membres ont bien
été désignés « pour leurs hautes compétences », selon le communiqué
du rectorat, force est de constater qu’ils ont été recrutés pour l'essentiel parmi des dignitaires
dont la convergence des discours n’a d’égale que leur imprécision :
« gouvernance », « autonomie »,
« assainissement », « qualité », etc. Il en résulte, malgré
des affiliations institutionnelles et des sensibilités politiques diverses, un
consensus de base qui permet de faire l’économie d’un questionnement sur la
formulation des objectifs fixés à la commission avant même sa constitution. Il en résulte en outre
une commission externe qui ne l’est pas vraiment, puisqu’un-e délégué-e du
rectorat et une professeure de
l’établissement y siégeront, ainsi qu’un étudiant qualifié par la CUAE de
« représentant alibi » [1]. Si l’on se place
du point de vue des personnes le plus immédiatement concernées par les réformes
envisagées, à savoir précisément les étudiant-e-s et leurs associations, le
corps intermédiaire et le personnel administratif & technique, ladite
commission ne saurait jouir d’aucune légitimité, dans la mesure où le
Conseil d’Etat n’a pas même pris la peine de consulter des représentant‑e‑s
de ces catégories. Il est bon de rappeler à ce sujet que le corps enseignant de
l’Université de Genève est composé pour les deux tiers de personnes effectuant
la plus grande partie du travail mais qui sont maintenues dans des conditions
d’emploi précaires et/ou instables, dont l’avis n’est pour ainsi dire jamais
pris en compte dans les procédures internes, et qui hésiteront plutôt deux fois
qu’une à protester étant donné les moyens d’intimidation et de chantage qui
peuvent peser sur eux. Cela sans même parler des membres du personnel
administratif & technique qui n’ont simplement pas leur mot à dire dans une
université qui se prétend l’institution phare de la démocratie. Tout le pouvoir
se trouve de la sorte concentré dans les mains d’un mandarinat constitué d’une
poignée de professeurs ordinaires que même les décanats et le rectorat
rechignent à remettre au pas, fût-ce dans le cas d’agissements immoraux largement connus. De ces « dysfonctionnements »
institutionnalisés, il n’a jamais été question
dans les débats qui portent depuis plusieurs mois sur l’Université
de Genève et qui ont pourtant mené à la mise
sur pied de cette commission sur la « gouvernance ». La
grande masse des journalistes et les politicien-ne-s de tous bords
ont préféré se concentrer sur quelques cas de
fausses notes de frais qui, pour graves qu’ils soient sur le plan légal
comme moral, n’affectent en rien le fonctionnement même de l’institution
qui dépend avant tout de sa capacité à produire
un savoir qui tende à la vérité et à l’objectivité.
Il est hautement significatif à cet égard que des affaires
telles que celle du professeur Rylander qui a mené des recherches
biaisées sur les effets du tabagisme passif en cachant leur
financement par l’entreprise cigarettière Philip Morris dans
ce qui sera considéré comme une « fraude scientifique
sans précédent
[2]
» à Genève, ou celle du professeur Dermange
qui a recouru au plagiat dans l’un de ses ouvrages, aient provoqué
bien moins de remous politiques et médiatiques alors qu’elles
atteignent dans son principe même la crédibilité
académique. Tout se passe alors comme si des agissements illégaux
n’ayant rien de spécifique à l’université étaient
traités avec bien plus de détermination et de sévérité
que le fait de bafouer les valeurs mêmes de l’institution, dont
l’Etat est pourtant censé être le garant. Un « fait
divers » académique sert ainsi de justification à
la refonte de la loi sur l’université. Bien sûr, dans
tous ces cas, qu’il s’agisse de fraude comptable ou de fraude scientifique, les
personnes lésées en fin de compte sont les contribuables et les citoyen-ne-s du
canton de Genève qui accordent (ou non) leur confiance à son université. Cette
dernière est en effet redevable envers l’ensemble de la population qui peut –
et doit – légitimement se soucier de l’usage des deniers publics qui y est fait
comme de la qualité du savoir qui y est produit. L’ennui avec le traitement
politico-médiatique des affaires en cours, c’est qu’il fait passer pour une
grave « crise de confiance » ce qui somme toute n’est qu’une
juxtaposition de fraudes individuelles que par ailleurs on risque fort trouver
(si l’on cherche bien) dans toute organisation. Cette stratégie délibérée qui
consiste à jeter le discrédit sur le monde académique semble particulièrement
bien fonctionner dans la mesure où elle peut prendre appui sur la vulgate
néolibérale qui veut que les fonctionnaires du secteur public soient des parias
vivant aux dépens de la société. Elle semble fonctionner d’autant mieux,
s’agissant de l’université, qu’elle exploite habilement dans la population un
sentiment d’anti-intellectualisme qui précisément se trouve être largement
répandu parmi les journalistes et les politicien-ne-s. Au bout du compte,
chacun défendant ses intérêts propres, n’hésitant pas à recourir à des
règlements de comptes comme ce fut le cas lorsque le Grand Conseil a réduit de
1,5 million sa subvention à l’Université de Genève [3], ces attaques concourent gentiment mais sûrement à la mise en
œuvre d’un agenda managérial qui risque de prendre un coup d’accélérateur
décisif avec récente nomination de la commission de gouvernance. Le plus grave, en
effet, est que l’affaire des notes de frais falsifiées, loin d’être la cause des restructurations
en cours et à venir de l’Université de Genève comme on voudrait le faire accroire,
sert en fait de prétexte à un retrait progressif de l’Etat du contrôle
académique, et ceci sous la pression insistante des industriels et des
organisations multinationales qui voient depuis plusieurs décennies dans
l’éducation un marché juteux, très convoité, et une ressource en « capital
humain » façonnable selon leurs besoins. [4] La classe politique, pour sa part, y trouve sans trop d’efforts
et d’imagination politiques le moyen d’équilibrer les budgets publics et une
tentative de résoudre les différents enjeux qui se posent à elle en matière
d’éducation supérieure. Sous prétexte donc d’empêcher la réapparition de cas de
malversation financière à l’Université de Genève, c’est une panacée néolibérale
à vocation universelle qui nous est imposée comme par effraction. La solution
préconisée consiste en trois mesures qui correspondent aux trois missions
imparties à la commission : autonomie, gouvernance, convention d’objectifs.
Arrêtons-nous sur les deux premières. Autonomie Depuis plusieurs
années, et de manière d’autant plus soutenue ces derniers mois, politicien-ne-s
de droite comme de gauche, expert-e-s médiatiques, journalistes et même
universitaires entonnent en chœur que la solution à la « crise »
universitaire passe nécessairement par « une plus grande autonomie »
de l’université. C’est à se demander si les adeptes de ce terme se rendent
seulement compte du contresens qu’il véhicule, comme cela a été relevé à juste
titre dans un éditorial du Courrier [5]. Face à une institution qui est décriée pour sa mauvaise
gestion, on revendique pour elle une plus grande marge de manœuvre, en se
permettant de surcroît l’incohérence de nommer à cet effet une
« commission externe » bien hermétique aux intérêts des premiers
concernés par la question de l’autonomie académique. Certains, à peine gênés,
s’évertueront à soutenir que le paradoxe n’est qu’apparent. Il est pourtant
bien réel, sauf à considérer qu’une dépendance accrue à l’égard des
financements privés, et donc des marchés capitalistes, représente un gain
d’autonomie. Laissons cette croyance naïve aux thuriféraires de la Main
Invisible et rappelons à qui veut bien l’entendre que l’autonomie qui est celle
de l’université moderne a été conquise historiquement et de longue lutte face
au Clergé qui prétendait imposer son dogme comme principe de vérité de tout
savoir. De cette autonomie relative, c’est l’Etat, précisément, qui est le
garant ; celui-là même qui est aujourd’hui l’agent de sa propre
destitution, en passe de soumettre la production du savoir à un nouveau
dogme : celui du Profit. Précisons encore une fois que ce qui précède ne
saurait être interprété comme un éloge d’une université fermée sur elle-même,
telle une « tour d’ivoire » recevant la manne publique pour ses seuls
intérêts. Bien au contraire, il s’agit ici de plaider pour une université
redevable et utile à la société dans son ensemble, non pas à une Cité réduite à
sa seule dimension marchande, ce qui est le contraire même d’un projet
démocratique. La soi-disant autonomie financière qui nous est aujourd’hui proposée comme
unique solution s’apparente dès lors à une mauvaise farce qui risque bien de
devenir un cauchemar le jour où les affaires Rylander se multiplieront. Gouvernance La
« gouvernance » est l’autre grand axe de la réforme légale à laquelle
la commission est appelée à œuvrer. Il n’y a pas si longtemps, on aurait encore
parlé dans le cas d’espèce d’un problème de gestion comptable ou de contrôle
hiérarchique, mais il est à présent décrété que nous avons affaire à un
« problème de gouvernance ». Le mot est aussi pompeux qu’il est
creux, et comme c’est le cas pour une bonne part du vocabulaire néolibéral, il
nous vient directement de l’anglais sans que l’on ait pris la peine de définir
clairement ce à quoi il se réfère et, puisque c’est un concept normatif, à
quels problèmes précis il est supposé apporter des solutions. Répété en toutes
circonstances et face à des situations des plus diverses (politiques du
développement, gestion des entreprises, aménagement du territoire, etc.), le
mot finit par être ainsi vidé de son sens, ce qui est le comble lorsqu’il
s’agit de réorganiser une institution dont la mission première est de définir,
de clarifier, bref, de penser. Il suffit pourtant
de se référer à la première définition courante du mot
« gouvernance » pour prendre toute l’ampleur du décalage qui existe
entre ses prétentions normatives et son usage ordinaire dans le cas de
l’affaire qui nous concerne. Prenons par exemple la définition proposée par
wikipedia. Elle se trouve être très exigeante, mais en cela même elle reflète
assez fidèlement les ambitions affichées de la « bonne gouvernance »
d’une organisation : « La gouvernance d'entreprise (ou de toute autre
institution) est l'ensemble des organes et règles de décision, d'information
(transparence) et de surveillance permettant aux ayants-droits et partenaires
d'une institution, de voir leurs intérêts respectés et leurs voix entendues
dans le fonctionnement de celle-ci. [6] » Vaste programme
donc, qui implique une concertation et une participation effectives du plus
grand nombre de personnes (acteurs) concernées par la vie d’une organisation. Il
est à ce titre remarquable de constater qu’un groupe constitué sous le nom de
« commission externe sur la gouvernance » de l’Université de Genève
voit écartées de toute représentation la quasi-totalité des personnes qui y
travaillent. Il est à ce même titre affligeant de voir les promoteurs de cette
soi-disant « bonne gouvernance » faire très exactement le contraire
de ce qu’ils prétendent faire, en renonçant à respecter, et même à entendre
les intérêts des ayant-droits. Ou
plutôt convient-il de dire que ces derniers ont été sélectionnés selon une
vision très restreinte de la société civile qui se trouve limitée à quelques
individus qui, pour l’essentiel d’entre eux, ont pour point commun de manier familièrement
le langage du New Public Management
(nouvelle gestion publique). Cette doctrine est justement celle de la
gouvernance politique qui « renvoie aux
interactions entre l'État et la société, c'est-à-dire aux systèmes de coalition
d'acteurs publics et privés. Ces démarches de coordination d'acteurs
différenciés ont pour but de rendre l'action publique plus efficace et les
sociétés plus facilement gouvernables. [7] ». Gouvernance politique signifie ici bel et bien
démission du politique, dans la mesure où, sous prétexte d’une plus grande
participation et d’une meilleure efficacité, il s’agit pour l’Etat de se
délester de ses prérogatives au profit du « privé » entendu avant
tout comme le marché. C’est en fonction du marché qu’il convient en effet de
réorienter non seulement la production des savoirs, mais également le mode de
gestion de l’institution académique. A cet égard, l’idée qu’un management
inspiré des entreprises privées soit à même de garantir un regain d’efficacité
et de vertu pour l’université prête à sourire, tant les scandales financiers
touchant les firmes capitalistes se sont multipliés au grand jour ces dernières
années. Mais là encore, l’idéologie du marché pourrait bien avoir raison du bon
sens le plus élémentaire. Dans ce contexte,
confier l’élaboration d’un avant-projet de loi sur l’université
à une « commission sur la gouvernance » constitue
un non-sens dans les termes, puisqu’ « il ne peut y avoir, sans absurdité,
d’institution de la gouvernance, car son but est précisément
d’échapper au contrôle de la souveraineté, nationale
comme internationale. Sa force ne peut s’exercer que dans des réseaux
d’influence échappant aux lois.
[8]
» C’est bien à de tels réseaux d’influence
que nous avons affaire dans le projet en cours qui vise à réformer
l’Université de Genève. Les termes de la réforme
ont été posés avant même que ne survienne
l’affaire à laquelle la réforme est censée apporter
une réponse, et ils ont été posés par
des milieux économiques dont les intérêts particuliers
n’ont strictement rien à voir avec les impératifs de
liberté et d’autonomie propres à la recherche scientifique.
En la matière, il n’y a donc pas de débat démocratique
possible du moment que les termes du débat ont été
imposés selon une logique échappant à tout contrôle
démocratique. Tout comme l’article constitutionnel fédéral
sur l’éducation voté récemment par la population
suisse, la loi en devenir concernant l’Université de Genève
risque bien de se réduire à une ratification pseudo-démocratique
d’attentes et d’injonctions qui sont le fait d’une puissante minorité
agissant en vue de ses seuls intérêts. Tronquant le débat
de fond sur les véritables problèmes de l’institution
académique, la notion passe-partout de gouvernance non seulement
« se substitue à des notions politiques appropriées
[9]
», mais tend ainsi à se substituer au pouvoir politique
lui-même. Dans cette entreprise de dépolitisation, la
« bonne gouvernance » des entreprises en général,
et de l’université en particulier, sert de caution morale que
les lobbies économiques
[10]
, relayés fidèlement par leurs perroquets médiatiques
et politiques, brandissent haut et fort afin que l’Etat ne se mêle
pas trop de ce qui s’y passe et inscrive ce désengagement dans
la loi elle-même. Quelles réponses à quels problèmes ? Si la « crise »
qu’est censée affronter actuellement l’Université de
Genève est, comme le prétendent ses détracteurs,
celle d’une gestion administrative et financière inappropriée,
comment y remédier ? Tout d’abord en nommant les problèmes
par leurs noms. Il n’est pas nécessaire de faire de longues
enquêtes pour apercevoir que les personnes qui se sont rendues
coupables de fausses notes de frais, c’est-à-dire d’abus de biens
publics, sont exclusivement des professeur-e-s. Il pourrait difficilement
en être autrement, au vu de ce qui a été dit plus
haut, et étant donné que c’est cette catégorie
du corps enseignant qui a la main haute sur le nerf de la guerre,
à savoir l’argent et les nominations d’autres professeur-e-s.
Il en résulte un corps professoral, essentiellement masculin,
qui se reproduit lui-même en vase clos, ce qui ouvre la porte
à toutes les intrigues et jeux d’influences et procure de surcroît
à ses membres l’intime assurance d’une intouchabilité
garantie institutionnellement. Or, le propre des raisonnements en
terme de gouvernance étant de dénier les hiérarchies
et d’éluder les rapports de pouvoir, il est par conséquent
inutile d’attendre de leurs adeptes qu’ils remettent en cause les
privilèges dont disposent ces mandarins (et mandarines). Cela
est rendu d’autant moins probable que par ailleurs la moitié
des membres de la commission externe fait ou a fait partie de cette
même caste, que ce soit dans l’institution concernée
ou dans d’autres établissements d’éducation supérieure. Si l’on entend faire
en sorte que de telles fraudes soient moins susceptibles de se renouveler,
ce qui, dans le cas d’espèce, devrait être le soucis
premier du gouvernement comme de la commission qu’il a nommée
ainsi que du rectorat, il conviendrait par conséquent d’agir
aux deux extrémités du problème. Il importe certes
de prévoir, en aval, des mécanismes plus efficaces de
contrôle interne et, le cas échéant, d’agir par
voie légale. Mais cela ne saurait remédier en rien à
l’origine du problème. Or celle-ci, qu’on le veuille ou non,
est également à chercher dans des questions d’organisation
interne à l’établissement, et non pas dans un déficit
de « gouvernance » qu’on croit pouvoir pallier par l’érection
d’une commission externe. Il s’agit avant tout d’établir des
procédures de nomination qui empêchent que des personnes
peu scrupuleuses soient nommées à des postes de pouvoir.
Si l’on veut bien concéder ici, de manière un peu pessimiste
mais pragmatique, que les cas de fraude relèvent principalement
de la morale individuelle et qu’il s’en produira toujours et partout,
alors la question n’est plus de savoir si on peut les éradiquer
par la meilleure des « gouvernances » possibles, mais d’identifier
et d’agir sur ce que le problème a de spécifique dans
l’institution incriminée : l’Université de Genève.
Or, ce sont en premier lieu les procédures de nomination du
corps professoral qu’il convient d’y redéfinir. Il se trouve
que les personnes les mieux placées pour identifier les professeur‑e‑s susceptibles d’abuser de leur
pouvoir sont les membres du corps intermédiaire et du personnel
administratif & technique, pour la simple et bonne raison qu’elles
travaillent quotidiennement à leurs côtés et sont
parfaitement au courant des agissements immoraux qui y ont cours.
Sans doute aucune autre institution que le monde académique
ne connaît-elle une collaboration aussi rapprochée entre ses
membres disposant du plus de pouvoir et ceux qui en sont le plus démunis.
Si cela peut parfois donner lieu à une familiarité assez
inédite dans les rapports de travail, la même proximité
contribue souvent à rendre les relations de dépendance
particulièrement sournoises. Inutile de préciser, par
conséquent, qu’assistant-e-s, secrétaires et autres
employé-e-s ont été les derniers surpris par
l’ « affaire » médiatico-politique qui a résulté
de ces cas de malversation et a suscité tant d’indignation
(avec, pour le dire franchement, une naïveté quelque peu
hypocrite de la part des journalistes et autorités censé‑e‑s
bien connaître le fonctionnement de l’institution puisqu’elles et
ils y ont fait leurs dents, et qui ont trouvé là de
quoi en découdre avec un monde scientifique qui manifeste parfois
une certaine arrogance, et a de temps à autre l’outrecuidance
de faire preuve d’un esprit critique à leur égard). La première
réforme à entreprendre, si l’on souhaite restaurer la confiance prétendument
perdue dans l’université, consiste à favoriser des rapports de confiance entre
les personnes qui y travaillent. Un moyen d’y parvenir est précisément
d’instaurer des procédures de nomination du corps professoral plus
« transparentes » (c’est d’ailleurs l’un des objectifs théoriques de
la bonne gouvernance) et d’intégrer pleinement dans les commissions de
nomination des membres de tous les corps de l’université, à savoir
étudiant-e-s, corps intermédiaire et personnel administratif & technique.
Cela ne constitue bien entendu pas une garantie absolue contre toutes sortes de
dérives possibles, mais une telle réorganisation constituerait déjà un premier pas
qui aurait le mérite de prendre le problème à bras le corps, tout en évitant que des perspectives d’ascension académique puissent tenir
lieu de primes à une incompétence notoire. Instaurer un contrôle démocratique à
la base, agir en amont sur la principale cause du problème, c’est tout
simplement agir démocratiquement. Mais le veut-on seulement ? Un coup de force Tout porte
malheureusement à penser le contraire. En nommant la commission chargée d’élaborer
l’avant-projet de loi, le Conseil d’Etat genevois aurait pu s’inspirer des
« bonnes pratiques » (pour reprendre un terme cher à la bonne
gouvernance) allant dans ce sens, comme c’est par exemple le cas à l’Université
de Fribourg qui a instauré une composition plus hétérogène dans les commissions
de nomination professorale. Plutôt que cela, il a été décidé en haut lieu de
nommer dans la commission externe l’actuel recteur de l’Université de Lausanne,
lequel s’est illustré en restructurant d’une manière très verticale son établissement qu’il dirige désormais à l’image d’un PDG
d’une firme privée. Cela a peut-être bien pour effet d’affaiblir le pouvoir
professoral, mais dans un sens qui n’est pas du tout celui d’une plus grande
participation interne, ni davantage celui pieusement indiqué par les tenants de
la bonne gouvernance. S’agissant d’une commission sur la gouvernance de
l’université, nous n’en sommes plus à une contradiction près. La dernière
d’entre elles est cependant la plus significative du mépris dont témoignent les
autorités genevoises à l’égard des étudiant-e-s de leur canton. Il se trouve en
effet que la CUAE, syndicat étudiant reconnu au titre de la loi sur
l’université, travaille depuis plusieurs années à l’élaboration d’un projet de nouvelle
de loi pour l’Université de Genève, en y intégrant sa connaissance pratique
acquise de l’intérieur même de l’institution. La teneur du texte va dans le
sens de ce qui est préconisé plus haut, à savoir plus de transparence et de
démocratie. Or, comme cela a été souligné à plusieurs reprises, il n’a pas même
été jugé nécessaire de déléguer un seul des membres de l’association au sein de
la commission, et encore moins de solliciter leurs avis et leurs compétences. Le
ton est donc clairement donné, et il devrait inquiéter non seulement le
personnel de l’université mais toutes celles et ceux qui se soucient des
conditions de travail qui y prévalent, ainsi que de la qualité des
connaissances produites et de l’indépendance des recherches menées. Dans ce qui
constitue un véritable coup de force anti-démocratique, les étudiants et le
corps intermédiaire, tout comme les citoyen-ne-s, se trouvent en effet floué-e-s
par une classe dirigeante qui entreprend de parler en leurs noms tout en se
gardant bien de les consulter. Il ne s’agit pas
ici de faire aux différents membres de la commission externe
un procès d’intention avant même que celle-ci ne prenne
ses fonctions, tout comme il ne saurait être question de proposer
des solutions toutes faites à un problème qu’il convient
de définir précisément et d’analyser dans ses
tenants et ses aboutissants. C’est là précisément
la lourde tâche qui incombe à la commission. Les problèmes
qui sont ceux de l’université moderne apparaissent bien plus
nombreux et bien plus importants que les affaires qui secouent l’établissement
genevois. Manque d’encadrement des étudiants, inégalités
d’accès aux études et aux postes académiques,
mise à disposition des savoirs qui y sont produits à
la société entendue dans son acception la plus large,
sont autant de défis à relever ici et aujourd’hui. Dans
ce projet politique dont dépendent les conditions de production
du savoir académique, aucune idéologie ne saurait définir
a priori les termes du débat ni restreindre sa portée.
Il serait à cet égard vivement regrettable que des scandales
financiers, à la faveur d’une indignation populaire rapidement
gagnée, servent de prétexte à un désengagement
de l’Etat et à la mise en œuvre d’un agenda prédéfini
par ceux pour qui le moins d’Etat est une fin politique en soi. La
contrepartie, attendue, de cette dépolitisation, n’est autre
qu’un surcroît de dépendance à l’égard du secteur
économique. Toute question financière est d’abord une
question politique, et les moyens à mettre en œuvre pour assurer
à l’université sa fonction sociale dépendent
des deux devoirs qui sont impartis à l’Etat en
la matière, à savoir, d’une part, assurer légalement
et financièrement l’autonomie de l’enseignement et de la recherche
académiques et, d’autre part, veiller à l’organisation
et au fonctionnement démocratiques de l’institution universitaire. Si le procès
d’intention n’est pas de mise, les éléments indiqués plus haut suffisent
pourtant à nourrir un profond scepticisme quant à la possibilité même pour la
commission nommée par le Conseil d’Etat d’atteindre les buts qui lui sont
fixés. Que ce soit de par le déficit qui est le sien en termes de
représentation d’intérêts et de pluralité idéologique, de par l’imprécision de
la mission qui lui est impartie, ou de par l’absence de véritable débat
démocratique sur les enjeux à affronter, il est à craindre que le travail de ses
membres ne serve à légitimer des intérêts qui n’ont que peu à voir avec le
projet d’une université au service du plus grand nombre. Entreprendre d’« assainir » une institution nécessite
de connaître les maux qui l’affectent. Or, lorsque dominent des mots-slogans
tels que « gouvernance » ou « autonomie », que penser d’un
tel consensus sur le remède à apporter alors même qu’un travail de diagnostic
sérieux n’a pas été entrepris ? Au risque donc de voir se créer une
commission fantoche œuvrant pour le compte de quelques docteurs Knock aux
poches bien remplies, il est urgent de lui définir une mission qui corresponde
à des besoins précis. Cela passe nécessairement par une recomposition ou un
élargissement de la commission chargée d’élaborer l’avant-projet de nouvelle
loi sur l’université. Cette lourde tâche impose aux personnes chargées de la
mener à bien qu’elles puissent travailler sereinement et qu’elles sachent se démarquer du conformisme ambiant, ceci afin de garantir à
l’université les conditions d’exercice d’un esprit critique envers toutes les
formes de pouvoir, y compris celui de l’argent et de l’Etat. C’est là le lourd
– mais juste – prix de l’autonomie académique. Christian Schiess assistant unige Les propos ici tenus n'engagent que leur auteur. Une version abrégée de cet article est parue dans Le Courrier du 15 août 2006. [1] Conférence Universitaire des Associations
d’EtudiantEs. Voir le communiqué de presse du 26 juillet : www.unige.ch/asso-etud/cuae [2] Arrêt de la Cour de justice de Genève du 15 décembre
2003 [3] dans sa séance du 23 juin 2006 [4] voir à ce sujet : Christian de Montlibert, Savoir à vendre. L’enseignement supérieur et
la recherche en danger, Paris, Raisons d’Agir, 2004 [5] « L’art de la fugue », éditorial de
Marco Gregori dans Le Courrier du 2 juin 2006 [6] http://fr.wikipedia.org/wiki/Gouvernance [7] idem [8] Luc Borot, « Gouvernance », revue Cités no.9, Paris, PUF, 2002, pp. 175 [9] idem [10] voir Belén Balanya & al., Europe Inc. Comment les multinationales construisent l’Europe et
l’économie mondiale, Agone, Marseille, 2005 |